Le blog de Giuseppe

Giuseppe, écrivain public, poète et critique littéraire, est le collaborateur du site ; il vous présentera régulièrement son éditorial.

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Éditorial n° 27 du 17 janvier 2018

Écriture inclusive : l’humain l’emporte sur le dédain

De nos jours, le gros plan est mis sur les « porcs », ces déchus de la gent masculine qu’il convient désormais de « balancer ». Rétablir un tant soit peu d’équilibre entre les genres passerait, avant toute chose, par la fin de l’impunité. Éric Zemmour ose y voir une « délation » (le point Godwin est si vite arrivé !), Catherine Deneuve une atteinte à une prétendue « liberté d’importuner », Brigitte Lahaie allant jusqu’à préciser, tout en subtilité, qu’« on peut jouir lors d’un viol ».

Or, ce crescendo de l’horreur – que je me garderai de commenter tant il décrédibilise celles et ceux qui y contribuent – ne devrait pas concentrer les ires des égalitaristes (qui est, rappelons-le, un terme parfaitement respectable). Sans doute un tel niveau de dérapage fait-il office de parafoudre improvisé en vue de préserver les racines de notre machisme séculaire.

Car il n’y aurait pas tant d’actes misogynes sans cadre protecteur (bien qu’il ait vocation à imploser avec la lente féminisation des postes à responsabilité), lui-même conçu à partir d’une armature de clichés sexistes. Et derrière ces clichés, réduits à l’« écume des choses » par Françoise Héritier, nous avons des stéréotypes préhistoriques bien plus dangereux car structurants. De tels stéréotypes se nourrissent de leurs propres œuvres, à commencer par l’appropriation de la langue.

C’est pour cette raison que l’écriture inclusive n’échappe pas aux conservatismes. Bannie des administrations d’un revers de plume par Édouard Philippe, « péril mortel » aux yeux des Immortels, voire la « lacération de la Joconde » avec « un couteau issu du commerce équitable » selon Raphaël Enthoven, de quels crimes odieux peut-elle bien répondre pour avoir fait sortir de leurs gonds nos politiques, académiciens et philosophes les plus « sages » ?

Premier outrage : ambitionner la fin de l’invisibilisation* des femmes. « Instrumentalisée » à des « fins idéologiques », la langue française se verrait « appauvrie » (sic) par une « novlangue » revalorisant le genre féminin. Elle serait en outre « dénaturée » : bon nombre de détracteurs feignent d’ignorer le fait que la plupart des préconisations de l’écriture inclusive, dont la règle de proximité, était d’usage avant que le grammairien Scipion Dupleix n’édicte en 1651 l’évidence de son temps : « le genre masculin est le plus noble, il prévaut seul contre deux ou plusieurs féminins ». Digne héritage…

Second outrage : combattre la hiérarchisation des genres. Il existe des « femmes pompiers » (comme si « pompiers » méritait d’être précisé en pareil cas…) ; pourquoi donc ne pas les nommer « pompières » ? Une insulte à l’« esthétique », proteste-t-on. Le Beau, supérieur au Bien ? Le masculin, plus esthétique que le féminin ? Est-il toujours question de goûts et de couleurs lorsque les peintres ne goûtent que leur propre image ?

Je ne suis pas un partisan frénétique de l’écriture inclusive (notamment en ce qui concerne le point médian). Toutefois, toute lutte visant l’égalité a de grandes chances de me séduire. Le langage étant la matière première de la pensée structurée, le sexisme linguistique bâtit, graduellement, une société tout autant sexiste*. À contre-courant, cette écriture est une initiative audacieuse, respectant et brusquant à la fois une langue admirable dans sa richesse historique et sémantique, mais déplorable en tant qu’outil de perpétuation d’inégalités majeures et sciemment entretenues.

Source d’innovation formidable, porteuse d’espoir, cette expérimentation symbolique compense sa perfectibilité par une attaque en règle contre les totems virilistes*. Nous avons – tou·te·s – à y gagner… après tout, le féminisme n’est-il pas de genre masculin ?

 

* N. B. : termes ayant dérouté le correcteur orthographique...

 

Giuseppe

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Éditorial n° 26 du 16 janvier 2018

Vampirisme commercial et bacchanales contemporaines

Oyez, oyez ! Il est l’heure. Vous entendez ? L’heure du Black Friday. Que les radins consomment ! Que les dépensiers dilapident ! Nous convertissons vos deniers en biens, votre temps en retard, votre liberté en addiction. Endettez-vous afin de saisir cette opportunité en or massif ! Abattez vos concurrents directs si besoin, le circuit de la récompense n’en sera que renforcé. Faites la queue, faites la caisse ! La bourse ou la vie… matérielle.

Je me nourris des flammes de la psychose collective. Pour cela, je souffle quotidiennement sur les cendres chaudes de vos frustrations. Vous sentez 364 jours par an l’odeur cocaïnée de l’inaccessible. Mais à présent, tout est à votre portée : je déclare le Carnaval capitalistique ouvert, et déjà bientôt fermé !

J'ai le plaisir de distribuer vos tickets d'entrée pour la solitude de masse. Bienvenue dans notre chaos ordonné, l’absurdité convoitée de tous, l’infini morcellement du collectif ! Aux manettes sur votre barque sans GPS, rien ne pourra arrêter vos folies capricieuses. Je suis le garant de votre autonomie brumeuse et de votre pouvoir d’achat décroissant. Plus encore ! Je m’incline volontiers face au client-roi… à condition qu’il ait les moyens de rester client, bien entendu.

Ne me remerciez pas, ma vocation sociale m'amène à donner du sens à votre misère. Le Moi est mort… vive l’émoi ! Laissons ici-bas sciences, idéologies, croyances, ces balivernes aiguisant l’esprit ne peuvent que balafrer des garnements à l’identité carencée tels que vous. Cessez de vous diviser sur des mots, nos articles soldés feront l’affaire NOS affaires ! tout en vous fédérant sur l’essentiel : le Graal du concret, du tangible. Gardons les pieds sur terre, enfin !

En parlant de concret : il a été généreux, le Père Noël ? Non ? Attendez… crise ou pas, sachez que le mensonge a un prix : il en va de la construction psychique de vos enfants ! Les assiettes jetables, la dinde à la traçabilité douteuse, les cartes cadeaux de dernière minute, les caisses automatiques saturées… les traditions, Mesdames, Messieurs : on ne transige pas avec les invariants culturels !

Mais au fait, c’est déjà les soldes ! Alors comme ça, plus d’argent ? Soyez ingénieux, tapez dans vos livrets poussiéreux destinés aux « coups durs », ou revendez vos présents comme 42 % des Français*, diversifiez vos sources d’argent de poche ! En retour, je me contenterai de percer les vôtres ; au diable l’avarice !

Que dites-vous ? Moi, accélérer la catastrophe sociale et environnementale ? Voyons, pas de faux procès, je suis plus vert que vert… changer les pièces défaillantes du capitalisme en recyclant intégralement les petits revenus, quoi de plus coco et écolo ? On n’a qu’une planète financière, je vous signale !

« Spasme » vous-même ! Oui, je maintiens artificiellement en vie un système à bout de souffle, et alors ? Soyez raisonnables, c’est le moins pire des systèmes ; on ne va pas revenir au troc. T-I-N-A, ça fait quarante ans qu’on vous le dit ! Vous êtes pour l’euthanasie, vous ? Bon.

Une résolution pour 2018 ? Soyez moins compulsifs, grands gourmands : Cupidon vous réclamera bientôt des preuves d’amour… apprenez à anticiper. C’est aussi ça, devenir des agents économiques rationnels !

 

* Enquête réalisée en ligne par Kantar TNS auprès de 2 283 Français âgés de 18 à 64 ans du 12 au 16 octobre 2017.

 

Giuseppe

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Éditorial n° 25 du 30 septembre 2017

Le chiffre, de l’outil au tyran

Quel est le point commun entre le prophète stérile Apple, la novlangue néo-libérale et la suprématie contemporaine des sciences dites « dures » ? L’anesthésie générale du sentiment humain. Soyez innovants, mais surtout pas originaux. Soyez libérés au travail, mais surtout pas du travail. Intéressez-vous aux mécanismes de la réalité matérielle – au comment – mais surtout pas à son sens – au pourquoi.

Oui, la sensibilité est en deuil. Nous avons perdu la poésie du monde. Et, à travers elle, une partie de la perception du monde. L’individualité se désagrège dans le collectif individualiste. Le jargon remplace la rime, la technique supplée l’art, la connaissance se substitue à la culture. Nous traversons un âge d’or singulier, l’âge plaqué or du cerveau qui humilie le cœur, si tant est que cette dichotomie soit pertinente. La lutte des classes, avant d’être une question sociale, est une lutte cognitive : pour asseoir son invraisemblable légitimité, l’oligarchie financière a imprégné les esprits d’un faux-ami. Un prisme déshumanisant fondé sur le mythe de la rationalité moderne, à savoir le culte arithmétique.

Il suffit de le constater autour de soi. Alors que depuis son invention au Moyen Âge, la comptabilité se contentait de rappeler les commerçants à leurs responsabilités, sa réforme des années 1990 a épaissi les bordures jusqu’à, progressivement, remplir le cadre tout entier : le contenant est devenu contenu. Du totem du « bac S » à la surmédiatisation des « experts », la réputation du chiffreur s’est construite au détriment de celle du lettré : plus que jamais, les bons comptables font les bons amis. Et si pensée il y a, elle ne sera prise en compte qu’en tant qu’instrument d’influence, de calculs. Une somme de vues, de partages, de commentaires, d’audimat 2.0 : la viralité, condition préalable de la crédibilité. L’idée n’existe plus en tant que telle et fait désormais corps avec son canal de communication. Dans le cas contraire, c’est-à-dire dans l’extrême majorité des cas, les penseurs seront considérés comme de simples « illuminés » pratiquant le loisir d’un autre temps : la « masturbation intellectuelle ».

De même, le nombre est perçu pour ce qu’il n’est pas : un indicateur prétendument objectif. Un programme non chiffré (ou qui s’écarterait simplement de dogmes tels que la croissance ou la réduction de la dette publique) est ainsi taxé de tous les maux : insincère, fantaisiste, voire irréalisable.

Mais le règne absolu des chiffres arabes a besoin d’un bras droit, celui de la traçabilité : rien ne doit s’opposer au recensement des petits riens, c’est pourquoi l’inquantifiable se confond avec l’inqualifiable. Une fois toutes les logiques – autres que financières – écartées, le devoir d’inventaire succède au droit d’inventaire. La critique est en effet neutralisée : quelle parole de mortel prétendra rivaliser avec l’exhaustivité froide de l’énumération mécanisée ?

C’est ici que le second adjoint entre en jeu. À partir de ces données arrachées au réel, le benchmarking hiérarchisera, flattera quelques-uns afin de dénigrer fatalement tous les autres. Comparaison, même absurde, devient raison : un plan unique, mais chacun à sa place. Niveler pour mieux déniveler ; compétitivité oblige !

Alors, changeons de compétition. Lorsque les comptes – ce nerf de la guerre – tiennent lieu de guerre à part entière, une trêve s’impose. Y résister, c’est d’abord s’assumer en tant qu’être individuel avec une histoire, une personnalité, une idéologie, des rêves et des craintes, toute cette part mouvante et sublime qui nous distingue des machines censées servir l’humanité… et non l’inverse. Demandons-nous ensuite : le rationalisme comptable est-il le moteur, ou le frein du développement humain ?

La réponse des Misérables n’a pas pris une ride : « la poésie d’un peuple est l’élément de son progrès. La quantité de civilisation se mesure à la quantité d’imagination ». Quand nous extrairons-nous du cynisme et du fatalisme ambiants ? Quand l’émulation, la coopération et la solidarité – dont l’efficacité n’est plus à prouver – auront-elles enfin du crédit à nos yeux ? Quand prendrons-nous exemple sur le génie créatif, la beauté imaginative, l’infinie curiosité des enfants, avant que notre société ne les éteigne cruellement ?

La vérité est sauvage : plus une élite armée de certitudes cherchera à la capturer d’un seul coup, moins elle se montrera docile. Ne craignons plus de l’apprivoiser à main nue par un voyage intérieur (l’art) comme extérieur (le débat). À bas la statistique ; vive la dialectique !

 

Giuseppe

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Éditorial n° 24 du 12 août 2017

Victim blaming : la faute à pas de sens

Vous avez aimé le « Je suis pas raciste, mais… » ? Vous allez adorer le « En même temps, elle l’a bien cherché… » !

Toutes les fautes ne se valent pas, hormis celles qui s’expliquent – ne serait-ce que partiellement. C’est en tout cas le raisonnement des « blâmeurs de victimes » dont l’idéologie (insistons sur ce terme, il ne s’agit pas d’un simple concept) se répand comme une traînée de poudre.

Cette idée de victime fautive est directement issue des dérives du système judiciaire : au nom de l’« égalité des armes » (principe du contradictoire dans le cadre d’un procès équitable), tous les systèmes de défense seraient légitimes – y compris celui de remettre en cause la victime, voire de renverser la charge de la preuve. Mon client a violé, mais après tout, la tenue de madame n’était pas de nature à éviter la survenue de l’incident. En entretenant une confusion sémantique entre culpabilité et responsabilité, on transfère la faute (établie) de l’auteur d’un acte vers le comportement intrinsèque de sa cible, tout en surestimant une (hypothétique) causalité. Relevons, au passage, le biais d’internalité (ou « erreur » fondamentale d’attribution) : la personne lésée porterait toujours les germes de son propre tort. En effet, il serait bien dommage de s’embarrasser ici de l’ensemble des circonstances !

Nommé pour la première fois par W. Ryan en 1971
(1), le victim blaming avait d’abord vocation à légitimer racisme et misogynie. Aujourd’hui généralisé, on s’en accoutume, de l’annonce dans les transports en commun nous demandant de « veiller à nos affaires personnelles » (comprenez : « ne tentez pas les pickpockets ») au repas de famille où l’on s'attristera à moitié du cancer d'untel « qui clopait comme un pompier, il faut dire », au point de l'intégrer à nos propres agissements (pourquoi diable cette personne que je bouscule était-elle au travers de ma route ?).

Mais quel mécanisme psychologique parvient-il tant à fédérer autour d’injustices flagrantes ? Comble de l’ironie : la croyance en un monde juste. Ce second biais cognitif cherche à restituer de la cohérence dans une situation qui nous paraît illogique et sur laquelle nous n’avons plus aucune prise. Le bien et le mal étant forcément mérités, il nous reviendra d’apporter les correctifs nécessaires afin de rétablir l’équation de la justice... quitte à ce que ces correctifs soient eux-mêmes injustes. Alors, heureux ?

Pas du point de vue de la victime, moins abstraite et moins dupe. Le sentiment de double peine pour un crime qui n’est pas le sien ravagera le peu de confiance en soi restante. Mutisme, isolement, refoulement et pensées suicidaires seront autant de réactions probables exacerbant sa souffrance initiale et qui auraient pu être évitées avec l'écoute et le soutien de son entourage.

Je me surprends à citer, monsieur Valls, cette même assertion que je fustigeais encore l’an dernier : « Expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser »
(2). Je m’explique : de mon côté, je dénonce le parti-pris fascisant du victim blaming qui consiste à « civiliser » l’acte même de l’oppression ; du vôtre, vous amalgamiez celui-ci avec la démarche scientifique des sociologues qui s’évertuent précisément à échapper aux raccourcis dont vous faisiez preuve à l’égard du djihadisme. Mais bénéfice du doute oblige, je suis certain que vous ne manquerez pas de « clarifier » votre « cohérence » au cours de votre députation en dénonçant, par exemple, vos nouveaux camarades qui tentent d’expliquer les revenus indécents de madame Pénicaud au beau milieu d'un plan de licenciements dans sa propre maison(3) pendant que d’autres sermonneront les petits explicateurs du chômage et de la misère au sein de la sixième puissance mondiale, ces derniers ne comprenant pas le « pragmatisme » macronien qui n’y voit là, à l’évidence, qu’un problème d’offres d’emploi abusivement refusées(4). On n’arrête pas le « progressisme » !

Le victim blaming a ceci d'insidieux qu’il se permet de faire douter de l’indubitable. Non ! N’est pas miséreux qui l’a voulu. N’est pas agressé qui l’a mérité. Corrélation n’est pas causalité. Hypothèse n’est pas preuve. Victime n’est pas coupable.


(1) Ryan W., Blaming the Victim, 1971.
(2)
 Aeschimann É., « Manuel Valls contre les intellectuels », site Internet de L'Obs, 23 janvier 2016 [en ligne], http://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20160122.OBS3236/manuel-valls-contre-les-intellectuels.html [consultée le 12 août 2017].
(3)
 Delarche M., « La non-affaire Pénicaud ou l'amoralisme des dominants », Mediapart, 31 juillet 2017 [en ligne], https://blogs.mediapart.fr/michel-delarche/blog/310717/la-non-affaire-penicaud-ou-lamoralisme-des-dominants [consultée le 12 août 2017].
(4)
 Thuillier T., « Emmanuel Macron veut-il "fliquer" les chômeurs ? », site Internet de l'Express, 25 février 2017 [en ligne], http://lentreprise.lexpress.fr/rh-management/formation/emmanuel-macron-veut-il-fliquer-les-chomeurs_1882617.html [consultée le 12 août 2017].


Giuseppe

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Éditorial n° 23 du 1er août 2017

De l'illégitimité en politique

Elle nous imbibe, nous croyons la côtoyer de près, elle se lie aux citoyens d’amours haineuses. Entre surmédiatisation de l’image et coulisses chaotiques du processus décisionnel, la politique obsède autant en France qu’elle tient à distance.

Censée définir le cadre le plus souhaitable pour un collectif humain, elle se prétend en même temps issue de toutes ses individualités. La volonté générale la guiderait, bouclier interventionniste dans sa main gauche, glaive coercitif dans sa main droite. De telles missions messianiques devraient alors s’incarner au travers de personnalités hors du commun.

Mais quelle légitimité pour ces acteurs publics, à la fois représentants et décisionnaires ? La Constitution sclérosée du 4 octobre 1958 persiste et signe : coup droit, « la souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum » (article 3) ; revers, « tout mandat impératif est nul » (article 27). Par le biais de la démocratie dite « représentative », on observe dès lors un transfert du pouvoir dénoncé de J.-J. Rousseau (dénonçant l’« aristocratie élective ») à C. Castoriadis (révélant son visage moderne, l’« oligarchie libérale »), en passant par P.-J. Proudhon (et sa célèbre formule, « le délégué du souverain sera le maître du souverain ») : par un jeu conceptuel, on reprend de la main ce qu’on a donné au peuple de l’autre.

Transfert consenti, vraiment ? La validation sommaire d’un référendum il y a soixante ans – en plein contexte algérien – vaut-il ad vitam æternam ? La démocratie ne devrait-elle pas se « directiser », l’urgence de la modernisation n’est-elle pas moins celle du Code du travail que celle du mode de scrutin (vote par approbation, par note, par classement…) comme l’Australie a su franchir le pas il y a déjà un siècle ? Plus généralement, le temps n’est-il pas enfin venu de porter les aspirations constitutionnelles populaires via une assemblée constituante ?

Le gouvernement nous répond un non au carré : dernier exemple en date, les ordonnances portant atteinte à la représentation populaire et à la séparation des pouvoirs, « c’était dans le programme », ce même programme qu’É. Macron trouvait moins « au cœur » de la campagne que la « mystique », le « style » et la « magie » – excusez du peu ! – de la politique
(1), ce même É. Macron élu pour « faire barrage au Front national » à hauteur de 43 % des électeurs selon l’Ipsos(2). Mais soit : élection vaudrait blanc-seing.

À un détail près : la légitimité ne se résume pas simplement à la légalité. Le droit est un garde-fou, il rend compatible les contradictions d’intérêts davantage qu’il ne transforme en or tout ce qu’il tranche. Une légitimité qui se réfugierait uniquement derrière les rouages légaux ne l’est déjà plus. Être légitime relève au contraire de l’évidence : c’est d’abord se faire accepter, par son parcours, ses valeurs ou sa capacité à fédérer. Or, M. Macron, le doute est légitime concernant votre passé opaque chez Rothschild, vos principes républicains à géométrie variable et votre rassemblement politique de façade.

« La force de ceux qui gouvernent n’est réellement que la faiblesse de ceux qui se laissent gouverner », susurrait P. Raynal. Attendrons-nous 2022 pour résister à l’ivresse jupitérienne, au risque d’y voir s’y substituer un front plutonien ?

 

(1) « Pour Macron, le programme n’est "pas le cœur de la campagne" », Le Figaro.fr, 12 février 2017 [en ligne], http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2017/02/12/97001-20170212FILWWW00081-pour-macron-le-programme-n-est-pas-le-coeur-de-la-campagne.php [consultée le 2 août 2017].
(2) Bardo A., « Sondage : 43 % des électeurs de Macron ont voté en opposition à Le Pen », Public Sénat.fr, 7 mai 2017 [en ligne],
 https://www.publicsenat.fr/article/politique/sondage-43-des-electeurs-de-macron-ont-vote-en-opposition-a-le-pen-60193 [consultée le 2 août 2017].

 

Giuseppe

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Éditorial n° 22 du 15 juin 2017

La vérité nous ment (hormis celle-ci)

Aussi versatile soit sa personne, D. Trump a le mérite d’incarner son temps sur un point : il représente l’ère post-factuelle (ou post-vérité) à laquelle nous nous habituons. Les théories complotistes se diffusent, les négationnismes s’assument, les fake news infiltrent tous les médias et la parole publique manque cruellement de fact-checkers.

Craint par le philosophe H. Frankfurt dès 1986, le « baratin » (bullshit) se révèle être bien plus néfaste à la vérité que le mensonge (lie) puisqu’il nie la notion même de vérité et ne se réfère qu’à ce qui pourra servir ses propres objectifs. Le rapport entre le vrai et le faux est alors dépassé : place au « prétendu » et au « cru ».

Ces sophismes contemporains dérangent d’autant plus qu’ils brouillent la relation entre les « montreurs de marionnettes » décriés par Platon et leur public. En effet, si l’information n’a jamais été aussi accessible avec le développement des nouvelles technologies, son extrême pluralité incite les « consommateurs » à se conforter dans des lectures qui leur ressemblent. Une fois l'« infobésité » généralisée, où débute et où se termine la manipulation, à cheval entre complicité et duplicité des acteurs ?

Ainsi, les plaignants consolident le système qu’ils dénoncent : les internautes engraissent la Toile d’informations faillibles, les journalistes copient entre eux des sources négligées, les personnages politiques taisent les faits dérangeants et les professionnels condamnent la novlangue de leur secteur autant qu'ils la parlent au quotidien.

Au pays de la distorsion du réel, la communication est reine. Côté émetteurs, on construira une superficialité évolutive selon les tendances, les sondages, les humeurs, tout en laissant entrevoir un faisceau d’indices invitant à l’analyse de l’arrière-plan. Côté récepteurs, on décodera messages cachés et intentions inavouées en spéculant collectivement ; c’est le pouvoir du buzz inopiné où le détail s’affranchit de l’ensemble, où l’ambiance se substitue au contexte, où l’émotion noie le fait.

Lorsque la forme ne correspond plus au « fond qui remonte à la surface » hugolien, mais ancre la vérité dans les abysses du paraître, l’esprit critique courbe l’échine devant la critique de l’esprit. Assiste-t-on au retour d’un empirisme primaire ou à l'essor d'un monde aux vérités multiples ? Ces quelques lignes échapperont-elles au moins à cette funeste alternative ?

 

Giuseppe

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Éditorial n° 21 du 4 mai 2017

Glottophobie : la défense est à la parole !

Certaines stigmatisations sont plus tolérées que d’autres, selon l’époque et la société données. L’une d’entre elles est un mal profondément français, car liée aux racines de la construction de notre État : la glottophobie. Quésako ?

Le fait de mépriser, de haïr, de rejeter, voire d’agresser un être humain en fonction de certaines formes linguistiques (accent, grammaire, syntaxe, tics de langage, dialecte, langue…) est une discrimination à part entière qui, soulignons-le, est expressément interdite par la plupart des textes internationaux.

Au mieux invisible, au pire revendiquée, la glottophobie n’en est pas moins ravageuse, ses victimes étant souvent atteintes au plus profond de leur identité (pour ne pas dire intimité) vocale jusqu’à l’inhibition personnelle et l’exclusion collective. Elle peut émaner aussi bien d’administrations que de médias de masse, couverte par la complicité décomplexée des citoyens eux-mêmes. On a ainsi récemment pu assister à la raillerie générale à l’encontre de l’accent rural de J. Lassale (qui n’est pas sans rappeler les quolibets dont avait souffert É. Joly cinq ans auparavant), mais aussi aux frais de P. Poutou pour ses registres lexicaux et son débit oratoire.

L’arsenal législatif français est étonnamment complaisant entre, d’un côté, le silence de la loi antidiscriminations de 2001 sur ce sujet (pourtant complétée en 2006 et 2014) et, de l’autre, des lois clairement glottophobes telles que celles de 2005-2008 portant sur le séjour des étrangers en France. Par exemple, une « connaissance insuffisante de la langue française » fera obstacle à ce qu’une personne étrangère puisse rejoindre son ou sa conjoint·e en France, empêchant de facto certains enfants – souvent français – de vivre avec leur parent non considéré comme suffisamment francophone aux yeux de l’administration. Inadmissible au regard d’une directive européenne de 2003 prônant le droit au regroupement familial, ainsi qu’à l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme garantissant le droit à la vie privée et familiale !

Mais glottophobie va de pair avec glottomanie : académiciens, puristes et médiacrates prennent soin de maintenir une hiérarchisation linguistique servant une hiérarchisation sociale. Écrivez Proust, parlez Molière et accentuez Paris ! Le cas échéant, vous vous destinez à la plouquerie, à la barbarie originelle et à l’inculture, votre crédibilité en ligne de mire.

En ces temps politiques troubles, il me semble fondamental de rappeler que l’unité peut exister dans la diversité. Accepter l’altérité, c’est d’abord accorder une légitimité à toutes les formes d’expression orale. Comprendre cette altérité, c’est ensuite consentir à faire un pas vers l’autre, à sortir de sa zone de confort auditive dans l’intérêt du dialogue et du partage. S’enrichir de cette altérité, c’est enfin s’intégrer au sein d’une société pacifiée, tolérante et hospitalière. Vaine utopie, dit-on ? Seulement pour les non-croyants… c’est-à-dire, au fond, nos opposants !

 

Giuseppe

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Éditorial n° 20 du 11 avril 2017

Intelligence artificielle, entre rêve lucide et vieux démons

Elles inspirent Hollywood, fascinent les investisseurs, alimentent les angoisses collectives, et pourtant, elles peuplent déjà notre quotidien. Une question à Siri, un poker en ligne, une réclamation via un chatbot… si les deux tiers des Français ignorent qu’ils font appel fréquemment à des intelligences artificielles (IA), la moitié d’entre eux ne s’en estime pas convaincue. Vous avez dit paradoxe ?

Distinguons d'abord IA « faibles » (descendantes) et IA « fortes » (ascendantes). Tandis que les premières se basent sur des algorithmes très spécialisés (intelligence reproduite par l’être humain, dont la sienne est elle-même limitée), les secondes éprouveraient une conscience d’elles-mêmes et de leurs raisonnements, progressant de manière autonome à partir de leur expérience. Depuis un demi-siècle, nous affinons les performances de nos IA faibles, dans la continuité de l’informatisation de nos sociétés et de notre traque croissante des temps morts et ennuyeux. Leur banalisation silencieuse nous habitue à une relation plus étroite avec la robotique, jusqu'à questionner notre rapport au travail.

Néanmoins, deux approches technologiques modernes sont en train de convertir cette différence de degré en une différence de nature. Le machine learning d’une part, qui ne se contente plus d’exécuter grossièrement un raisonnement humain, mais désormais capable d'imiter des processus cognitifs (en reconnaissance d’image, l’IA ne va pas identifier un chat à partir de critères préétablis, mais appréhendera empiriquement l'idée du chat par jeu comparatif, en établissant une norme mouvante). D’autre part, le deep learning, basé sur la reproduction du fonctionnement neuronal, permettant à l’IA de s’affranchir d’un raisonnement uniquement linéaire. L’IA forte à portée de main, vraiment ?

C’est là où le bât blesse. Si forte qu’elle soit, la notion d’IA est aussi oxymorique que nos ambivalences à son égard. Mal définie, nous mesurons l’intelligence d’une machine par le test de Turing, prenant l’être humain comme étalon. De plus, l'intelligence fait appel à des mécanismes du vivant dont l'homme hérite encore par ignorance. En la balisant d'une dimension logico-mathématique, nous condamnons à mon sens la machine à son rôle d’assistance assistée. D’un côté, nous l'asservissons pour combler nos propres lacunes ; de l’autre, nous la façonnons à notre image. Soit elle est notre esclave, alors enfermée dans sa condition, soit elle est notre égal, auquel cas nous devons admettre qu’elle intégrera nos propres travers… à nos dépens. Mais sans « identité machinale » (personnelle et collective), une rébellion destructrice à la Terminator ne saurait avoir lieu, tout comme le désintérêt progressif des IA vis-à-vis de notre finitude si bien conçu dans le film Her. Que B. Gates soit rassuré : tant que cette science restera sans conscience, elle ne sera pas ruine de l’âme.

 

Giuseppe

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Éditorial n° 19 du 22 février 2017

Du viol malheureux à la débandade pénale

Théo. Quatre lettres qui en vernissent aujourd’hui quatre autres. Si ce prénom n’avait pas été masculin, pourrions-nous imaginer de tels malaises institutionnels subitement mis à nu devant la définition même du viol au pays des droits de l’homme ?

Face, les faits. Chaque année, cent mille de ces crimes sexuels ont lieu en France. Les victimes, constituées à 14 % d’hommes, ne sont toutefois qu’un dixième à déposer une plainte.

Pile, les tabous. Dans 80 % des cas, l’auteur est connu, que ce soit un·e conjoint·e (30 %) ou un autre membre du ménage (20 %). Un mineur par heure serait violé, et 5 % des auteurs d’actes pédophiles sont en fait des auteures. Aucune orientation sexuelle, aucun quartier, aucune tranche d’âge, aucun milieu social n’échappe à l’horreur banalisée.

Mais l’article 222-23,1 du Code pénal ne saurait être plus explicite : « Tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise est un viol ». Que l’agresseur responsable ait été motivé par une pulsion sexuelle réifiante ou par une volonté d’humiliation perverse, qu’il s’agisse d’un pénis ou d’une « matraque » (en l’espèce, un bâton télescopique de défense), l’intention et le procédé s’effaceront toujours face à l’acte.

Pourtant, la cascade de bévues publiques laisse entrevoir des sueurs froides conceptuelles : un parquet niant la qualification juridique de viol, les « Bœuf-carottes » se dérobant par un grand écart diplomatique, le porte-parole d’un syndicat policier estimant qu’une insulte raciste serait « à peu près convenable », le tout dans un contexte de projet de loi éhonté visant à assouplir les conditions de la légitime défense. « À mesure que les peuples montent en civilisation, les gouvernements descendent en police », avertissait J. Barbey d’Aurevilly.

Comble de la stupéfaction : tout serait parfaitement accidentel, du gaz lacrymogène à la pénétration elle-même, en passant prochainement par de candides « Bamboula » et « salope » prononcés à l’insu de leur plein gré, jusqu’au « snap » le plus épouvantable pris certainement lui aussi par erreur de doigté – présomption d’innocence oblige ! Décidément, qui pensait que les « forces de l’ordre » perdraient à ce point le contrôle des « forces de l’esprit » ?

 

Giuseppe

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Éditorial n° 18 du 1er février 2017

Le genrisme, premier des racialismes

Il est des croyances si ancrées dans l'inconscient collectif que le moindre des sceptiques se verra exclu du champ du débat, moqué dans son doute le plus intime – et souvent légitime. Le binarisme du genre en fait partie.

Si le concept de « tolérance » est aujourd'hui à mi-chemin entre l'indifférence face aux différences et la haine contre les haines, les questionnements quant au terreau des symptômes de l'intolérance trouvent étonnamment peu d'écho.

Qu'ont, en effet, le sexisme, l'homophobie et la transphobie en commun ? L'assignation première de rôles prédéfinis à la naissance en fonction du sexe originel. Par ricochet, on peut remarquer que certaines discriminations liées à l'âge, aux pratiques religieuses, à la situation familiale, aux traits de personnalité, voire à l'état civil, tentent de puiser leur légitimité dans un registre parfaitement genré, essentialisant les êtres humains selon leur biologie.

Lorsque jouets, vestiaires, statistiques, titres de civilité, vêtements, sports et cabinets continuent de véhiculer l'idée selon laquelle l'humanité se scinderait non seulement en deux races, mais aussi en deux natures symétriques tantôt complémentaires, tantôt incompatibles, rien d'étonnant à ce que la pensée anti-humaniste se propage aussi aisément. Quelle énergie les grammairiens ont-ils même déployée pour genrer toutes choses en « donnant le la » à partir de deux déterminants qui, en conditionnant la langue, ont contribué à déterminer le destin de sociétés tout entières !

D'autres efforts titanesques, parfois menés dans des desseins discutables, visent à distinguer « naturellement » les hommes des femmes. Peut-être serait-il bon de les canaliser vers la promotion d'une société qui ne se baserait que sur l'appartenance à la seule entité humaine et plaçant au second plan l'identité sexuelle, au même titre que la couleur des yeux ou la date de naissance !

Rappelons que l'identité de genre est non seulement détachable du (ou des) sexe(s) dont on hérite (un bébé sur 2 500 naissant intersexuel), mais également de l'orientation sexuelle. Troisième genre, asexualité, voire hermaphrodisme ne sont ni une aberration scientifique, ni un mythe contemporain, mais bien la voie vers une civilisation concevant réellement l'espèce humaine comme un tout, et les membres qui la composent en dehors de toute hiérarchie innée.

 

Giuseppe

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