Éditorial n° 10 du 24 avril 2016

Société sans mémoire, société sans histoire

La spécificité de l'animal humain ne fait pour moi plus aucun doute : le souvenir. Cette transmission intergénérationnelle convertissant des expériences individuelles en savoirs collectifs. Forme de solidarité post-mortem, elle lie les destins d'une seule et même race, comme si l'existence devait pactiser avec la non-existence pour trouver son sens.

Un héritage aux prodiges quasi divins : contre toute attente, l'homme a su dépasser le cadre de sa propre temporalité, surplomber la chaîne alimentaire, museler son environnement naturel et, somme toute, mondialiser sa domination, y compris sur lui-même.

Tantôt témoin, tantôt actrice, la génération Z à laquelle je m'associe se love inexorablement dans une véritable révolution mémorielle. Continuellement, l'essor technologique élargit la capacité de stockage de l'information. Avec l'Internet, ce qui fut et ce qui est ne font désormais plus qu'un : le passé n'est jamais vraiment archivé, et l'instantané est déjà derrière nous. On déplace le curseur vers une sorte d'intemporalité tendant vers 0, où chacun sème et court après ses propres traces afin d'affirmer son identité.

À un détail près : en mémorisant toujours plus, le souvenir s'édulcore, concurrencé par des données contradictoires et parallèles. Le virtuel n'est pas que virtuose : les sources s'équivalent, le relativisme s'instaure, et l'esprit critique se comprime. Étrangeté d'un monde où une simple ligne sépare le faux du vrai, où le clash prend le pas sur le débat, où le buzz jaillit aussi hasardeusement qu'une révolution avortée, et où il vaut mieux être liké que d'avoir raison.

Pour autant, n'attaquons jamais la science et ses avancées, neutres par nature, mais protégeons-les au contraire de ceux qui les instrumentalisent à des fins nuisibles.

Les vieux démons se nourrissent néanmoins de nos œillères. L'histoire, ce « perpétuel recommencement » selon Thucydide, doit être prise très au sérieux. Le jour où la vérité sera enfin la mesure de toute chose, sans doute parviendrons-nous à voir en son crépuscule une nouvelle aube.


Giuseppe

www.laplumedegiuseppe.weebly.com

 
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